Vous avez un projet ?

Contactez-nous

Svenia Busson, EdTech World Tour : à la découverte de pratiques pédagogiques innovantes

Svenia Busson et Audrey Jarre se sont lancé un pari audacieux : après leur rencontre dans les couloirs d’HEC, elles sont parties faire le tour du monde à la découverte des innovations du secteur des technologies de l’éducation. Le résultat ? EdTech World Tour, un projet de recherche visant à faire entendre la voix de professeurs, d’apprenants, d’entrepreneurs et d’institutionnels venus des quatre coins du monde. 

Comment les nouvelles technologies peuvent-elles transformer les pratiques pédagogiques ?  Quels sont les freins au changement ? A quoi pourrait ressembler la salle de classe idéale ? Svenia Busson a répondu à nos questions. 

 

Comment est né votre projet ?

Quand j’ai rencontré Audrey, nous réfléchissions beaucoup aux questions d’éducation parce qu’en plus d’être passionnées par le sujet, nous avions toutes les deux envie de devenir professeures.

Nous avons décidé de lancer le projet EdTech World Tour pour plusieurs raisons. La première, c’est que nous avions été peu frustrées d’avoir reçu la même éducation que nos parents et grands-parents. Rien n’avait changé dans la façon dont on enseignait et transmettait des savoirs : un professeur face à des élèves passifs, installés en rang pour prendre des notes.

« Comment est-ce possible, dans un monde en évolution permanente, qu’il soit si difficile de faire bouger les lignes et d’innover dans le monde de l’éducation ? »

La deuxième raison, c’est que, même en étudiant à HEC, nous n’avions la plupart du temps pas accès à des technologies ou à des méthodes pédagogiques innovantes.

C’est comme ça que nous en sommes venues à nous demander si dans d’autres pays il était aussi difficile qu’en France d’innover dans l’éducation. Pour le savoir, nous avons exploré l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, le Chili, l’Afrique du Sud, l’Inde, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et la Corée.

 

Quelle est l’innovation pédagogique qui vous a le plus marqué ? 

Je dirais que c’était en Nouvelle-Zélande, dans le groupe scolaire des Manaiakalani Schools. Ces 12 écoles, de la maternelle à la 4e, sont situées dans les zones prioritaires de la banlieue d’Auckland et se sont rassemblées autour d’une pédagogie innovante : le learn, create, share Framework. Cette pédagogie nous a beaucoup plu car elle intègre le numérique de façon très intelligente.

Une pédagogie innovante : le learn, create, share Framework.

Derrière le premier levier, create, il y a l’idée que les savoirs ne sont pas évalués par des contrôles « lambda ». Ce sont l’engagement et la motivation des élèves qui sont testés à travers leurs productions créatives. Par exemple, pour un cours sur l’histoire de Nelson Mandela, un groupe de CM2 a décidé de réaliser une vidéo sur une chanson de rap dont ils avaient écrit les paroles. Ça leur a pris beaucoup de temps, y compris en extrascolaire, mais ils étaient tellement engagés dans leur projet que cette vidéo nous a beaucoup touchées. Ces enfants sont passionnés par ce qu’ils font ! Ces écoles sont dans des zones d’éducation extrêmement prioritaires et, d’ordinaire, il est difficile d’atteindre ces élèves qui ne sont pas forcément favorisés.

La deuxième composante, share, incite les élèves à partager ce qu’ils apprennent. Chaque enfant, à partir du CE1, dispose d’un blog personnel et y publie des textes sur ce qu’il a appris à l’école, sur les cours qu’il a préférés et ce qu’il en a retenu, rédige des petites synthèses… Et partage tout ça sur les réseaux sociaux dans l’objectif d’avoir le plus d’interactions possibles. Certains enfants arrivent à avoir 20 000 à 40 000 vues uniques sur leur blog via des commentaires venus de France, des Etats-Unis, d’Afrique…  Ça crée un engagement et une motivation sans précédent !

 

Quelle place prennent les outils numériques dans ce genre d’initiatives ?

A Auckland, tous les élèves ont un PC portable. L’école a créé une fondation qui finance tous les ordinateurs. Les parents contribuent à hauteur de 3 dollars par semaine et au bout de 2-3 ans le PC leur appartient.

Ça aussi, c’est une façon très innovante de mettre des outils dans les mains des élèves qui, faute de moyens, n’ont pas accès à ce genre de technologies. C’est d’ailleurs avec ces ordinateurs qu’ils ont réalisé le clip de rap sur Nelson Mandela.

 

Quels sont les principaux freins à l’innovation en France ?

Il y en a plusieurs. Le « mammouth » de l’Education nationale ne peut pas aller aussi vite que les petites start-up qui lancent des écoles alternatives ou des produits EdTech. En France, pour l’instant, ça semble plus simple d’innover à l’extérieur du système parce que l’on peut faire changer les mentalités et les usages plus facilement.

Parmi les milliers de professeurs qu’il y a dans l’Hexagone, certains sont encore très technophobes et c’est difficile de les faire changer d’avis. S’ils sont de plus en plus nombreux à regarder du côté des pédagogies alternatives, malheureusement, ils sont peu à changer leurs habitudes.

« L’innovation, c’est arrêter de faire les choses comme on les a toujours faites ! »

La clé, selon nous, c’est la formation des professeurs : il faudrait qu’elle soit continue et que chaque semaine ils puissent bénéficier d’une heure de formation sur de nouveaux outils et méthodes pédagogiques.

Et puis, les parents aussi sont assez fermés au numérique. Ils ont un peu peur et pensent à la consommation plus qu’à l’apprentissage. En fait, ils voient les outils numériques comme des gadgets et il y a beaucoup de parents qui aimeraient que leurs enfants aient exactement la même éducation qu’eux.

 

Est-ce un problème de génération ? 

Lors des entretiens que nous avons eus autour du monde, beaucoup de nos interlocuteurs nous ont effectivement dit que les jeunes professeurs étaient plus aptes à utiliser ces nouveaux outils.

Je trouve cependant dommage de se dire que l’on va former les nouveaux professeurs et pas les anciens. C’est le cas dans de nombreux pays, notamment au Chili où tous les efforts sont dirigés vers les nouveaux professeurs. C’est toute une génération qui est gâchée et il ne faut pas tomber dans cette erreur-là en France.

 

A quoi pourrait ressembler la salle de classe idéale ?  

Personnellement, j’enlèverais les rangs et je mettrais des tables pour faire travailler les élèves en groupe grâce à de la pédagogie de projet (project based learning) ou de l’apprentissage par problèmes (problem based learning).

Le professeur doit changer de posture. Il ne doit plus être un sage qui débite un savoir que les élèves doivent apprendre par cœur pour le réécrire sur une copie le lendemain. Ça, ce n’est pas apprendre. Ce qu’il faut, c’est avant tout transmettre des compétences : créativité, esprit critique, collaboration et communication. Et, à ces « 4C », j’ajouterais la résolution de problème.

« La technologie n’est qu’un moyen, ce n’est pas une fin. C’est un outil comme serait du papier, un dictionnaire, ou une encyclopédie. »

Le professeur doit être un accompagnateur. Dans les groupes, idéalement, il devrait y avoir un outil informatique, une tablette ou un ordinateur, et les enfants devraient pouvoir aller chercher les renseignements eux-mêmes, pour être responsables de leur propre apprentissage… et de celui des autres car le peer to peer learning fonctionne très bien. En effet, quand il apprend des autres et aux autres, l’élève s’investit deux fois plus.

 

Quelles sont les grandes tendances qui se dessinent ? 

Les pédagogies innovantes que nous avons évoquées sont facilitées par le numérique. Bien sûr, on peut faire des projets de groupe sans outils numériques, mais c’est plus simple pour aller chercher l’information. Aujourd’hui, le professeur n’a plus le rôle qu’il avait il y a 30 ans, on peut apprendre via Coursera ou d’autres plateformes d’apprentissage… Et le numérique est indispensable pour accéder à ces contenus.

=> A lire aussi sur RSLN : Comment l’éducation à la française s’empare-t-elle du numérique ? 

En France, nous sommes encore au début en termes d’innovations pédagogiques. Le congrès sur la classe inversée qui s’est tenu à Paris début juillet est le premier en France. Mais la classe inversée présuppose que les enfants aient tous Internet chez eux et des outils électroniques adaptés (tablettes ou ordinateurs) pour préparer le cours en amont. Or, ce n’est pas toujours le cas.

Autre initiative : en primaire, deux professeurs ont créé la Twictée. Ils utilisent Twitter pour partager avec d’autres classes de France. De nouvelles choses sont donc proposées, principalement par des profs vraiment très engagés !

 

=> Retrouvez également Svenia Busson sur son blog

=> A lire aussi : Twitter : quelle utilisation à l’école primaire ?